Société

De la diversité au SIAMU de Bruxelles : sous l'angle du genre

© Marie De Sloover

Pourquoi y a-t-il si peu de femmes pompières professionnelles en Belgique ? Quel est le vécu de cette minorité face à la majorité masculine ? Comment introduire plus de diversité ?

C'est avec ces questions en tête que j'ai eu la chance de rencontrer Audrey, jeune pompière de 32 ans, et de participer par la même occasion à une réunion du Comité d'accompagnement diversité du SIAMU1. À travers le récit d'Audrey, complété par celui de la manager diversité, Martine Bollu, nous avons mis en évidence d'importants questionnements et problématiques liés au genre et au sexe, qui traversent aujourd'hui encore le corps des pompiers.

 

Pompière parmi les pompiers

Audrey a 32 ans, pompière depuis presque 10 ans, elle a le grade de caporal. Elle est aussi la maman d'une petite fille de 7 ans, ce qui a fait d'elle la première femme pompier à avoir été enceinte en étant en service.

Elle m'explique brièvement son parcours scolaire et son intérêt pour le sport, et comment suite à un déménagement dans la région de Perpignan, connue entre autres pour ses incendies, elle découvre le métier de pompier. À 17 ans, elle assiste au retour de pompiers à la caserne : « l'odeur du feu, voir tous ces hommes qui revenaient du boulot, j'avais juste une envie c'est de partir avec eux et de les aider à combattre le feu ». Quelques années plus tard, de retour en Belgique, Audrey passe directement les examens pour entrer au SIAMU.

Des 300 femmes aspirantes sur un total de plusieurs milliers de candidats, elles sont seulement une quinzaine à passer la première étape, qui était à cette époque le test physique, pour n'être avec Audrey que trois à réussir l'ensemble des tests de sélection. Aujourd'hui, sur un peu plus de 1000 pompiers, le SIAMU compte seulement huit pompières, dont une officière.

Martine Bollu, manager diversité depuis 2012, mais travaillant chez les pompiers comme assistante sociale depuis 37 ans, m'explique que l'objectif n'est pas tant de se focaliser sur des quotas ou des chiffres à atteindre, mais plutôt d'aller à la source du problème en s'interrogeant sur les causes du manque de candidates pour in fine réduire les inégalités de genre existantes. 

« La diversité c'est respecter les différences et il y a encore du travail à faire ici. »

 

Un monde d'« hommes »

L'hégémonie masculine chez les pompiers est bien réelle. D'abord visible quantitativement : la féminisation des pompiers est beaucoup plus lente que celle de la police et de l'armée, sachant que ceux-ci ont débuté bien avant les pompiers. Mais cette hégémonie se retrouve également dans les discours et comportements : beaucoup d'hommes pompiers ne sont pas convaincus de l'intégration de femmes pompiers, et ça se traduit chez certains d'entre eux en des attitudes sexistes ou en la diffusion de stéréotypes de genre.

Les pompiers se vivent comme des communautés solides, avec une identité fortement construite sur une opposition de genre2: l'idée du masculin exprimé par la virilité et pensé en opposition au féminin. « Les hommes pompiers considèrent que le métier leur est réservé parce qu’ils sont des hommes. Ils vivent leur identité de pompier comme une identité masculine et, inversement, ils vivent leur identité masculine en tant que sapeur-pompier »3. C'est pourquoi, encore aujourd'hui, l'arrivée de pompières peut être vécue par certains de ces hommes pompiers comme une remise en question de leur identité, par extension de leur virilité4, et donc provoquer des réactions vives de rejet.

Pour Audrey, en théorie, le côté d'équipe et de communauté soudée chez les pompiers était un facteur positif, ce fut même un moteur dans sa décision de devenir pompière. « Mais pendant une certaine période de ma carrière, ça été difficile cette dynamique de groupe, de par le fait que j'étais une femme dans un métier d'homme ». Elle souligne aussi que ce ne sont pas seulement les femmes qui se font rejeter par certains, mais parfois également d'autres hommes qui présentent des caractéristiques associées à l'autre genre ou sexe, dites féminines, comme simplement être petit, pas assez fort, ne pas avoir suffisamment de répartie, etc. Il s'agit bien d'un enjeu identitaire, de prouver sa virilité pour appartenir à cette communauté d'hommes et donc cette communauté de pompiers5.

 

Stéréotypes de sexe et genre

Le rejet vécu par les femmes et les autres hommes ne répondant pas suffisamment à l'image traditionnelle du pompier, prend différentes formes, en passant par du harcèlement sexuel verbal, à l'entretien des stéréotypes de genre. « Le fait d'être une femme, les clichés de femme nous collent à la peau » me dit Audrey. Par exemple, explique-t-elle, certains vont s'attendre à ce que je fasse bien à manger, que ça soit moi qui cuisine durant la garde, que d'office je m'occupe des enfants et des jeunes filles lors des interventions. Or, elle a souvent vécu des situations où ses collègues masculins étaient plus appropriés pour répondre à la demande d'une jeune fille, qui par exemple venait de se faire battre.

Au final, la plus grosse difficulté pour Audrey est de « devoir sans cesse justifier ou expliquer que la différence n'est pas dans le sexe ». Et ce, toujours aujourd'hui après 10 ans de service. Dans une situation tendue, dit-elle, que tu sois fille ou garçon, ça ne change rien, ce n'est pas ça qui fait la différence, mais bien la réaction et les actions mises en œuvre sur le vif.

Bien sûr, tous les pompiers hommes ne sont pas dans cette attitude de stéréotypes et de rejet affirme Audrey, et ce sont souvent ceux qui assument le mieux « leur part de féminin », autrement dit ceux pour qui l'identité de pompier n'est plus liée seulement à cette vision très traditionnelle de l'homme fort et viril.

 

 

Réactions face au rejet

Devant ce rejet parfois violent verbalement ou plus indirect via la diffusion de stéréotypes, certaines pompières comme Audrey vont répliquer aux blagues sexistes, quitte à les surenchérir, mais toujours sur le ton de l'humour, car sinon « tu n'en as jamais fini ».

Pour Audrey, c'est important de rester elle-même et de se sentir bien avec sa féminité, aussi les regards et les commentaires déplacés ne l'empêchent pas de venir travailler en robe et talons si elle en a l'envie. D'autres pompières conçoivent les choses différemment et s’intègrent en adoptant le même cadre de référentiel à dominance masculine, qui s'exprime au niveau du langage, de l'attitude ou de l'apparence plus masculine. Dans ce cas, le but est d'éviter d'attirer des regards ou des jugements liés à la différence de sexe, d'échapper à cette vision sexuée, pour être traitée d'égal à égal.

 

Vers plus de diversité

En conclusion, pour avancer vers plus d'inclusivité au SIAMU, le grand besoin d'un changement de mentalité chez beaucoup de pompiers se fait sentir. C'est ce que Martine, manager diversité, s'attelle à mener avec la mise en place de son troisième plan d'action. Ainsi, la mise en place du Comité d'accompagnement diversité, rassemblant divers membres du cadre opérationnel et administratif du corps des pompiers, ainsi que des centralistes 112, est aussi un pas de plus dans la réflexion et l'action vers plus de diversité, d'acceptation et d'ouverture d'esprit chez les pompiers.

Car, comme me l'ont montré Martine et Audrey, une bonne équipe de pompiers est une équipe mixte, qui tire ses forces des différences de chacun : parce qu'on est un métier où il faut composer, me dit Audrey, donc oui c'est bien d'avoir sur un équipage de 5 ou 6 personnes, un qui est plus petit, l'autre plus grand, un avec des origines différentes de l'autre, etc. « Si on est tous super bien accordés, la situation va bien se dérouler », c'est ça qui compte au final.

Je demande pour conclure un dernier conseil à Audrey, qu'elle pourrait donner aux futures pompières : il faut se dire et continuer sans cesse à se le répéter, même si c'est dur, que « tu es sur la bonne voie et reste droite dans tes bottes », malgré les jugements autour de soi. Il est important « d'assumer celle que tu es et que tu as envie d'être et de diffuser par l'attitude positive le changement ».

Quand on me juge pour mon sexe ou mon genre chez les pompiers, souvent ce que je réplique c'est : « vous savez, maintenant ceux pour qui c'est dur, c'est pas pour moi, c'est pour les garçons. Parce qu'ils ne peuvent qu'admettre que les femmes ici ne font pas moins bien qu'un homme. »

 

Pour en savoir plus sur la diversité, contactez :

Martine Bollu

Manager de la diversité

martine.bollu@firebru.brussels

(+32)22088212

 

1Service d'Incendie et d'Aide Médicale Urgente

2Pfefferkorn R., 2006 : p. 2

3Pfefferkorn R., 2006 : p. 14

4Pfefferkorn R., 2006 : p. 12

5Pfefferkorn R., 2006 : p. 17

 

Source :

PFEFFERKORN R., 2006, « Des femmes chez les sapeur-pompiers », Cahiers du Genre , n° 40, pp. 203-230.

 

Portrait réalisé par Marie De Sloover

Mes études en anthropologie ont nourri ma passion pour la rencontre de l’Autre et mon envie de comprendre d’autres réalités de vie. Je suis plus particulièrement intéressée par les questions de genre, sexualité, de démographie et de relations Nord-Sud.

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