Société

Avoir un avis personnel sur les évènements

© Image extraite du reportage" Israël-Palestine : pour mieux comprendre " de Emmanuel Decarpentrie

Existe-t-il terreau plus fertile pour la naissance des idées préconçues que le conflit israélo-palestinien ? Depuis plus d'un siècle, les tensions entre les deux peuples ne cessent de croître et donnent lieu à un vrai dialogue de sourds. Grâce au projet « Israël – Palestine : pour mieux comprendre », une quarantaine de lycéens ont pu se rendre en 2015 au Proche-Orient et se forger leur propre opinion sur la situation. Parmi eux, Naomi Cykiert, une jeune laïque de 17 ans.

Une brève mise en contexte historique

Impossible de résumer en quelques lignes la chronologie d’un conflit qui divise aujourd’hui la planète entière… Mais un rappel historique est nécessaire pour comprendre la logique derrière ce voyage rendu possible par l’action de la femme politique belge Simone Susskind et de son association Actions in the Mediterranean, qui promeut le dialogue judéo-arabe.

Prenons comme base de départ la fin du 19ème siècle. Des colonies juives s’installent à l’époque en Palestine, conformément au souhait de l’idéologie sioniste visant à créer un État juif dans la région. Chrétiens, musulmans et juifs s’y côtoient depuis près de 2 000 ans. La Première Guerre Mondiale va alors redessiner la carte géopolitique de la région, Français et Britanniques se partageant le Proche-Orient et favorisant l’installation des colonies juives. La Palestine se retrouve sous mandat britannique en 1923 et le restera jusqu’en 1948[1].

C’est cette même année, trois ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale et les atrocités de la Shoah, qu’est créé officiellement l’État d’Israël en lieu et place du mandat britannique sur la Palestine. Il s’agit à l’époque de permettre aux juifs, persécutés en Europe, de se réunir et d’assurer le futur de leur nation, aux côtés d’un État arabe. Mais l’arrivée croissante de colons juifs au cours des décennies suivantes, leur mainmise progressive sur la région ainsi que le sentiment d’invasion des populations arabes de Palestine, ne vont faire qu’attiser les tensions déjà existantes et conduire à une vague ininterrompue de violences, encore bien réelle aujourd’hui[2].

À l’heure actuelle, deux entités cohabitent tant bien que mal : l’État d’Israël d’un côté et la Palestine de l’autre (composée de la Cisjordanie et de la bande de Gaza et reconnue comme un État à part entière par près de 140 pays membres de l’ONU, mais pas par son Conseil de sécurité).

 

Un voyage à visée éducative

Le projet « Israël-Palestine : pour mieux comprendre », coordonné par Noa Susskind, a donc regroupé plusieurs dizaines d’adolescents issus de trois lycées bruxellois : l’Institut des Arts et Métiers, le lycée Émile Jacqmain et le lycée Dachsbeck. En avril 2015, ces jeunes issus de milieux culturels et sociaux différents ont effectué un séjour d’une dizaine de jours en Israël et en Cisjordanie afin de découvrir l’envers du décor et la réalité du conflit israélo-palestinien.

L’ambition était bien sûr de dépasser les traditionnels clichés et préjugés. Vus d’Europe, les avis sur les affrontements entre Israéliens et Palestiniens sont souvent tranchés : chaque camp reste ferme sur ses positions et refuse d’entendre les arguments de l’autre partie. Le conflit impacte quotidiennement les relations entre communautés et entraîne des manifestations qui, parfois, dégénèrent[3]. Comment dès lors éviter ses répercussions au niveau local ?

Au travers du projet, Naomi a pu compléter ses connaissances, débattre avec les membres du groupe, rencontrer des acteurs des deux camps qui luttent pour la paix… Et ainsi modeler son avis personnel sur la question. Un reportage sur son périple et celui de ses compagnons était ainsi diffusé le 25 janvier dernier dans les murs de l’Hôtel de Ville de Bruxelles, sous l’œil attentif de Faouzia Hariche, Échevine de l’Instruction publique, de la Jeunesse et de la Petite enfance.

 

En Europe, une vision orientée et partielle

Naomi est issue d’une famille juive et possède des liens forts avec la communauté juive bruxelloise. L’opposition entre israéliens et palestiniens n’a pas d’impact sur elle directement, « parce que je n’ai pas de famille en Israël mais chaque attentat frappe toute la communauté juive ici, cela fait très peur ». Elle connaissait surtout « le point de vue juif du conflit ». Mais au cours de son voyage en Terre Sainte elle a pu découvrir les affrontements sous un nouvel angle.

Au programme, la découverte de Jérusalem et des principaux lieux de pèlerinage des trois grandes religions monothéistes, de nombreuses rencontres avec des Israéliens et Palestiniens qui tentent de promouvoir la paix mais aussi le côté sombre de la vie dans les territoires occupés. « Nous avons pu aller au-delà du mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie, voir les check points, la présence continue des militaires et découvrir la vie des Palestiniens dans les camps de réfugiés ». La visite du camp de Qalandyia l’a particulièrement touchée, « car les Palestiniens y vivent dans des conditions exécrables, face aux colons israéliens qui se trouvent sur l’autre versant de la vallée ».  

Du coup, le retour en Europe et la confrontation avec certains discours partisans au sein de sa communauté frustrent parfois Naomi : « Certaines personnes parlent sans savoir et sans même chercher à connaître la situation, c’est énervant. Une personne m’a dit un jour que les attentats avaient lieu seulement en Israël, je lui ai dit qu’une semaine auparavant une maison palestinienne avait été brûlée par un juif. Il n’en avait aucune idée ! ». Elle déplore le fait que chacun se contente des connaissances transmises par sa communauté, sans chercher à analyser la situation sur place et tenter de comprendre les causes et les conséquences véritables du conflit. « Moi-même avoue-t-elle, je pensais tout savoir et en fait je ne connaissais qu’une moitié de la réalité ». Dans la représentation occidentale, le conflit israélo-palestinien est en effet souvent interprété comme une guerre de religions, occultant de fait les composantes politiques, économiques et sociales des affrontements.

 

Une paix possible malgré les apparences

À Jérusalem, les lycéens bruxellois ont interrogé un touriste occidental qui affirmait que les relations entre communautés étaient bonnes et même meilleures qu’à Paris. Ce n’est pas l’avis de Naomi, qui a été témoin de la tension permanente régnant dans la ville sainte : « Il peut y avoir de l’entente mais il ne faut pas se voiler la face non plus, il y a des insultes, les inscriptions arabes sont barrées à certains endroits, on voit des impacts de balles… On nous a dit que c’était particulièrement durant les jours de fêtes religieuses qu’il y avait le plus de problèmes, car c’est à ce moment que les gens montrent le plus leur religion, qu’il y a des chants dans les rues… ».

Difficile de plus d’entrevoir une issue positive lorsque le Hamas (mouvement armé palestinien) fait pleuvoir les roquettes sur les grandes villes israéliennes, que les attaques au couteau se sont multipliées en 2015[4] et que le gouvernement israélien poursuit sa stratégie expansionniste en dépit des résolutions prises au siège des Nations Unies[5]. Mais Naomi a également fait des rencontres encourageantes, comme celles de ces communautés musulmanes et juives qui vivent ensemble dans le village coopératif de Neve Shalom, de la galerie d’art d’Umm el-Fahem qui vise à renforcer le dialogue interculturel via le domaine artistique ou encore des membres de la fondation Polyphony à Nazareth qui se servent de leurs instruments de musique pour rapprocher les peuples.

Ces personnes ont transmis leur énergie à Naomi, qui sait que le chemin est encore long mais veut croire que la paix est possible : « Je ne pense pas que ce sera pour tout de suite… D’après beaucoup de monde cela ne va même jamais arriver. Mais nous avons vu des deux côtés qu’il y a des gens qui travaillent pour la paix et qui semblent prêts à faire des concessions, alors je pense que l’espoir est permis ! ».

 

Le droit de donner son avis

Depuis ce séjour, Naomi a modifié sa façon d’entrevoir le conflit israélo-palestinien. Elle dit avoir appris à faire la part des choses et à essayer d’être plus objective, un aspect qu’elle cherche à transmettre au sein de son entourage : « il ne faut pas se dire que ‘nous sommes les victimes’, parce que dans un conflit les deux côtés souffrent ». Elle se sent plus à l’aise pour parler du conflit et en débattre avec ses amis : le fait de voir les choses sur place, de connaître la situation des deux camps, lui a donné une certaine légitimité pour aborder le sujet.

Plus globalement, Naomi pense que cette expérience l’a aidée « à donner son avis plus facilement, à avoir des avis sur les choses et à relativiser ». Les relations au sein du groupe de lycéens ont également été enrichissantes et ont permis à chacun d’échanger ses impressions : « les gens qui avaient un avis tranché étaient plus nuancés au bout de trois jours, et à la fin on ne parlait plus de différences entre nous mais au contraire on avait un point de vue plus similaire ».

 

L’importance d’une information complète et objective

Ce projet a donc permis à de jeunes bruxellois, aux idées souvent diamétralement opposées, de se réunir autour de la vision et de la compréhension commune d’un évènement particulier. Comment ? En leur apportant le supplément d’information qui leur faisait défaut, en leur permettant de découvrir toutes les facettes d’un conflit qui cristallise les passions et ne laisse qu’une place infime au dialogue. Chacun a pu se faire sa propre idée, en échangeant avec les différents acteurs, loin du diktat d’agitateurs de foules souvent peu ou mal informés et d’experts autoproclamés.

L’information justement, c’est la clé selon Naomi pour voir les choses de manière plus rationnelle et ne pas céder à l’émotion : « Au final tout se rapporte à la peur de l’autre. Donc je pense qu’il faut juste être bien informé, apprendre à connaître et à accepter la différence au lieu d’en avoir peur ». Informer de manière rigoureuse, précise et la plus objective possible : le rôle essentiel et pourtant de plus en plus souvent oublié des médias, adeptes peu scrupuleux d’un sensationnalisme réducteur mais ô combien rémunérateur. Le rôle également de Naomi et de ses compagnons de voyage, témoins d’une réalité qui nous échappe, et de chacun d’entre nous : « Aller vers les autres, s’informer et s’ouvrir au monde, c’est avant tout un travail sur soi ».

 

VOIR LE REPORTAGE " ISRAËL-PALESTINE : POUR MIEUX COMPRENDRE "

PAGE FACE BOOK DU PROJET " ISRAËL-PALESTINE : POUR MIEUX COMPRENDRE "

 

Pour aller plus loin et en savoir plus sur les initiatives de paix, plusieurs liens (en anglais):

- le site officiel de la communauté de Neve Shalom > http://wasns.org/

- le site officiel de la galerie d’art Umm el-Fahem > http://ummelfahemgallery.org/

- le site officiel de la fondation Polyphony > http://polyphonyfoundation.org


[1] À lire absolument, pour toute personne désireuse de mieux comprendre l’Histoire du Proche-Orient depuis la fin du 19ème siècle, ses relations avec l’Europe et le rôle de l’Occident dans le découpage des frontières actuelles de la région, le roman de Gilbert Sinoué en 2 tomes : Le Souffle du Jasmin et Le Cri des Pierres (2010).

[2] http://www.liberation.fr/planete/2014/11/07/quels-pays-reconnaissent-deja-la-palestine_1137729

[3] http://www.rtbf.be/info/monde/detail_affrontements-a-paris-entre-la-police-et-des-manifestants-propalestiniens?id=8318628

[4] http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/10/20/des-attaques-au-couteau-au-bouclage-des-quartiers-arabes-le-point-sur-la-situation-en-israel_4793370_3218.html

[5]https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9solution_446_du_Conseil_de_s%C3%A9curit%C3%A9_des_Nations_unies

 

Portrait réalisé par Steven Copias

Passionné de voyages et de géopolitique, Steven est également intéressé par les problématiques du développement et de la coopération. Au travers de ses entretiens, il souhaite promouvoir la diversité culturelle et le dialogue.

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