Société

Ebéniste, mécano, bouchère : elles ont foncé !

© Bart Lemmens

Voici trois jeunes femmes ayant fait le pari de vivre jusqu'au bout leur passion et leur envie, au-delà des contraintes d'une société au sein de laquelle les métiers sont encore genrés. Comment assumer ce choix ? Comment trouver sa place ? Julie, Fanny et Sarah nous racontent leur combat discret pour se trouver et s'épanouir dans ces métiers manuels prétendus masculins.

Il est de moins en moins rare de voir des clips promotionnels pour les métiers manuels, des métiers en pénuries qui semblent attirer de plus en plus de jeunes. Mais il reste néanmoins encore difficile pour des femmes de se projeter dans certains d'entre eux, encore trop fortement tournés vers les hommes.

 

Se faire sa propre place

Après une formation en décoration d'intérieur, Julie souhaite compléter sa formation pour pouvoir elle-même proposer des objets, des meubles. Elle reprend alors une formation en ébénisterie.

Et elle se heurte assez vite à un souci technique : l'outillage est bien trop lourd et imposant pour elle. Cela peut sembler anecdotique et faire sourire mais Julie me dit que cela peut être un frein au travail, que cela appuie le cliché de la femme moins forte que l'homme. Alors elle a dû et su s'adapter à cet outillage.

De plus, sur chantier, il n'est pas simple d'être une femme et d'évoluer au milieu de remarques sexistes. Les structures ne sont pas adaptées du tout, notamment l'absence de toilettes, absence qui semble ne pas déranger les hommes selon Julie. Au-delà du confort que cela apporterait, cela ne fait que souligner d'autant plus le caractère original de la présence d'une femme sur le chantier.
« Il faut avoir du répondant pour se faire une place dans ce métier-là » et c'est ce qu'elle fait en établissant du mieux qu'elle peut une relation d'égal à égal avec ses collègues.

Elle ne laisse passer que peu de commentaires ou comportements sexistes, même ceux qui pourraient paraître anodins. Par exemple, la présence de ces fameux posters faisant l'apologie des corps féminins qui ne font que tenir la femme dans un rôle-objet bien précis. Avec humour, elle a demandé à ce qu'ils soient enlevés ou bien à ce qu'elle ait le droit d'en mettre avec des hommes dénudés.


 

Sa féminité en toute circonstance 

Sarah commence des études d'éducatrice spécialisée mais n'arrive pas à se projeter dans ce travail. De plus, elle préfère les métiers manuels. Elle envisage alors de se lancer dans la cuisine et l'horeca mais elle aimerait une vie de famille et pense que ce métier est difficilement conciliable avec son souhait.
En tant qu'étudiante, elle travaille un temps au rayon traiteur-charcuterie-boucherie d'un grand magasin bruxellois : ce secteur attise sa curiosité. Elle en parle à son compagnon travaillant pour sa part chez un boucher indépendant. Il lui décrit le métier et sa réalité. Tête brûlée, elle s'inscrit rapidement à la formation boucher-charcutier à l'EFP (Centre de formation en alternance en Région bruxelloise). Elle aime le contact client et le travail de la viande devient très vite pour elle une passion, un plaisir. Elle se sent à sa place. Le métier de bouchère est un métier difficile, physique mais elle aime cette difficulté.

« Mes amis n'ont pas accueilli la nouvelle avec beaucoup d'enthousiasme, ils ne me croyaient pas capable de tenir le coup ». Une incrédulité qui l'a touchée et qui l'a poussée à continuer d'autant plus.
Menue et coquette, bien habillée, soignée,  elle brise l'image stéréotype du boucher et cela lui plaît. Loin justement de flouter sa féminité, elle en joue et la met en avant.
Elle aime se dire qu'aux yeux de la société elle fait figure de curiosité et elle cultive sa spécificité. Elle abat un travail qu'elle veut irréprochable, tranchant la viande sans jamais se départir de ce qui fait d'elle, à ses yeux, une femme.


Suivre sa voie

Fanny fréquente pendant des années le milieu de l'art et de la photo, en envisageant cette passion comme son futur métier. Le jour où elle passe son permis moto et qu'elle se met à fréquenter le milieu des motards, elle qui a toujours été attirée par la mécanique, elle se dit « je peux le faire, je peux faire de cette passion mon métier". Alors elle saute le pas et s'inscrit à l'EFP à la formation mécanicien moto en cours du soir et travaille en parallèle chez Wats Motor, un magasin de vente de pièces et d’accessoires pour moto. Sûre d'elle et soutenue par ses parents, ses amis et son compagnon, aussi mordu qu'elle de mécanique et heureux de partager cela avec elle, elle se consacre entièrement à sa formation en retournant en France, chez elle, pour suivre des cours en alternance à l'IFA de Nice.

Cependant, elle se pose parfois des questions sur sa légitimité dans ce métier, elle se remet en question et se sent dans l'obligation d'atteindre un niveau d'excellence pour que rien ne lui soit reproché.
Mais le message principal qu'elle souhaite faire passer c'est bien que la normalité est d'être soutenue et aimée dans ce qu'elle fait, peu importe que cela soit un métier prétendument pour homme ou pour femme.

 

Une lutte au-delà de la sphère personnelle !

Ces trois témoignages posent énormément de questions sur notre société, notre rapport au travail, à sa valeur et son image, sur le féminisme et sur les combats qu'il devra encore mener.

Par exemple, au Québec, les travailleuses du bâtiment se regroupent pour faire porter plus haut et fort leur voix au sein notamment du comité pour la défense des droits des travailleuses et travailleurs de l'industrie de la construction, impliqué depuis 2009 dans des actions concrètes auprès de plusieurs ministères et auprès de la Commission de la Construction du Québec. On peut aussi parler de l'entreprise Dorbec Construction dirigée par Rose Fierimonte, unique actionnaire, et qui fait travailler majoritairement des femmes sans faire de discrimination pour autant. Le message de cette entreprise de grande renommée au Québec est que la qualité du travail ne doit pas dépendre du genre mais des compétences et des connaissances.

En Belgique, en 2002, la Constitution est modifiée pour y inscrire le principe d'égalité des femmes et des hommes dans l'accès aux mandats électifs et publics et dans les organes exécutifs. Du côté de l'égalité salariale, le 22 avril 2012, une loi visant une meilleure connaissance et  lutte contre l'écart salarial voit le jour. Cette loi oblige les entreprises à prendre en compte systématiquement cette question et à établir un rapport d'analyse de la structure de rémunération bisannuel. Il y a aussi le Gender Mainstream qui est une stratégie voulant intégrer la dimension du genre dans le contenu politique.

Voici quelques lois et propositions qui posent la question de l'inégalité entre femmes et hommes. Mais nous sommes en droit de nous demander si elles suffisent, si elles sont assez mises en avant.
Combien de femmes savent qu'elles peuvent déposer une plainte pour discrimination auprès de l'Institut pour l'égalité des Femmes et des Hommes ? Et puis, que faire pour agir sur la vie des gens, sur leurs préjugés, comment déconstruire des croyances sur le rôle de la femme dans la société ?

Ce n'est pas simplement permettre aux femmes d'avoir le choix de leur métier, c'est permettre à tout un chacun de s'épanouir dans ce qu'il désire faire, sur unique base des capacités et des compétences. Julie, Fanny et Sarah ont ce même désir, et à leur échelle, elles bousculent les images préconçues.  Par leur détermination, elles tentent de faire accepter cette vision saine de l'épanouissement personnel.

Portrait réalisé par Elodie Kempenaer

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