Société

Quelle définition des violences policières ? Comment y réagir de façon collective, médiatique, artistique ?

8 janvier 2021 - par Elodie Kempenaer

© Illustration : Elodie Kempenaer

En matières de lois et d'Etat de droit, les nœuds et les possibilités d'interprétation sont légion, agissant comme de multiples amplificateurs de troubles. Et très vite, le quidam s'y perd, il se sent lésé, abandonné par un pouvoir qui souvent n'est pas là pour le servir. Qu'en est-il alors de ces violences policières et de leur traitement qui agitent notre société en ce moment ? Qu'en est-il des victimes ? Qu'en est-il de nos gouvernements ? Qu'en est-il de notre propre positionnement ?

 

L’histoire de l’humanité a démontré que l’usage de la violence a toujours débouché sur de nouvelles violences.

Dalaï Lama

On peut d'abord se demander : qu’entend-on par violences policières?

Dans un de leurs rapports d'enquête 1, le Comité P écrit : "Les violences policières sont perçues comme la conséquence de l’utilisation non prévue par les textes réglementaires de moyens de contrainte mis à disposition des fonctionnaires de police. Elles caractérisent des comportements qui ne répondent pas aux critères de légalité, de proportionnalité, d’opportunité ou de subsidiarité." Les violences policières peuvent prendre les formes suivantes; menaces, privation de liberté arbitraire, torture, traitement inhumain et dégradant, harcèlement, abus de pouvoir, agressivité et intimidation.

Quant au Centre Permanent pour la Citoyenneté et la Participation, dans une analyse de 2020 2, il rappelle que l'usage de la force doit répondre à quatre conditions nécessaires et cumulatives pour être qualifié de légal ; principe de légalité : le but de l'opération doit être légitimé, principe de nécessité : l'objectif ne peut être atteint autrement, principe de proportionnalité : la force exercée doit être raisonnable et proportionnée à l'objectif, l'usage de la force doit être précédé d'un avertissement.

Mediapart 3 apporte un point de vue plus radical en partant du postulat que la violence est inhérente à la police. Selon le journal indépendant, cette dernière est fondée sur une violence légale nécessaire au respect des lois. Ce qui est désigné comme violence policière c'est l'instant où les actions posées sortent du cadre défini et légitime. Rentrer au petit matin avec fracas pour en déloger son habitant, menotter et mettre en garde à vue sont des actes brutaux mais inscrits dans une procédure banalisée.

Evidemment, ces événements ne sont pas normalisés et ne construisent pas la seule réalité de la police mais il n'en reste pas moins qu'ils se répètent et qu'ils touchent de nombreuses personnes. Les listes sont longues et on ne peut pas être exhaustif. On peut rappeler les noms de quelques victimes : Sémira Adamu, Renate Branz, Mounaïme Tahri, Mehdi Ayoub, Mawda Shawri, Lamine Bangoura, en Belgique ; George Floyd en Amérique ; Théodore Luhaka, Zineb Redouane, Adama Traoré en France,… Des hommes et des femmes, des adolescents et des aînés ; tous ont été victimes de cette zone interprétative où les droits de la police sont soumis au jugement personnel du représentant des forces de l'ordre. Souvent, il est par la suite impossible pour la victime d'apporter des preuves recevables et les affaires sont étouffées.

 

Qu'y-a-t-il à faire après? Les voies collectives et médiatiques

La nécessité ressentie par les victimes et les familles d'être reconnues dans le drame qu'elles vivent les pousse à venir enrayer le système, à réclamer plus de transparence. Pour se faire, diverses voies et voix existent. Souvent, ce sont les familles des victimes ou leur entourage qui par besoin s'allient pour former des comités. Nous pouvons citer en exemple parmi tant d'autres le "Collectif Justice Pour Mehdi" ou le "Comité Mawda – vérité et justice" en Belgique ou encore le "Collectif La vérité pour Adama", "Justice pour Amine" ou "Vies Volées" en France.

Il existe aussi ce qu'on nomme des observatoires, généralement ce sont des initiatives citoyennes. En matière de violence policière, citons Obspol Belgique et France ; une plateforme qui poursuit trois objectifs : libérer la parole à travers des témoignages et permettre au public de s'informer, étudier un phénomène sociologique d'importance et faire évoluer les politiques publiques ainsi que les mentalités. Il y a également www.policewatch.be, un autre observatoire des violences policières en Belgique, coordonné par la Ligue des droits humains et par la Liga Voor Mensenrechten.

Et enfin, il y a les réseaux sociaux. Ces derniers sont devenus des espaces incroyables de diffusion de l'information, des milliers et des milliers d'images peuvent y circuler et y être relayées sans limite. Au sein de ces réseaux, les violences policières prennent de l'envergure, de plus en plus pointées, documentées, commentées.

 

L'art s'empare aussi de la question

Et notamment le cinéma, vecteur permettant de toucher un très large public. On peut citer, parmi les plus connus, La Haine de Mathieu Kassovitz, Detroit de Katheryn Bigelow ou Les Misérables de Ladj Li, le plus récent : l'histoire de trois policiers de la BAC (Brigade Anti-Criminalité) qui lors d'une interpellation vont commettre une bavure, filmée par un drone. Son film est une adaptation de son propre court métrage racontant une "bavure policière" commise sur un jeune homme noir en Seine Saint-Denis, qu'il a lui-même filmée. Ce film est intéressant en particulier car il met en scène l’utilisation du drone et la menace de diffusion des images par les citoyens. Il délivre donc un message fort : la police est regardée et scrutée. Les gens prennent du recul et de la hauteur. Les gens savent et peuvent agir. Dans toute lutte, la mise sous silence est la première des attaques. On ne compte plus les affaires où les victimes et défenseurs se font museler, où la menace est utilisée pour contraindre la parole. Car cette dernière est puissante lorsqu'elle est relayée par un si grand nombre qu'il devient très compliqué de faire semblant de ne pas l'entendre.

Nous vivons dans un monde en réseau qui facilite et nous enjoint presque à communiquer de plus en plus, et de plus en plus vite. A ces fins, la technologie nous offre encore et toujours de quoi faire.

A bon escient, ces divers moyens peuvent servir à venir investiguer ces fameuses zones floues, à en livrer une version brute.

En 2018, ZinTV, le Collectif Krasnyi et Frédéric Moreau de Bellaing organisaient l'exposition Don't Shoot (série de photographies sur les violences policières) et un an plus tard la zone de police Bruxelles-Capitale-Ixelles les assignait en justice pour atteinte à leur droit à la vie privée 4. En 2020 la France souhaite faire passer une loi visant à empêcher la diffusion d'images de policiers 5.

Il semble donc primordial de maintenir les yeux grands ouverts et de se mobiliser pour maintenir la parole libre et pour éviter de se retrouver muselé. Garder le silence c'est être complice ; il est important de ne pas cesser d'interroger notre monde et ses violences, d'interroger les mots qui nous servent à décrire ce qui nous entoure. Et contre cet obscurantisme légal, il est nécessaire de réclamer encore et toujours plus de transparence.

 

Liens vers : 

  • https ://obspol.be/
  • www.policewatch.be,
  • https ://france.obspol.org/
  • https ://www.justicepourmawda.be/
  • https ://www.facebook.com/nousdemandonslajusticepourMehdi/
  • https ://www.facebook.com/justicepour.amine

1 - https://comitep.be/document/onderzoeksrapporten/
2017-05-04_violences_policieres.pdf

2 - http://www.cpcp.be/wp-content/uploads/2020/04/violences-policieres.pdf

3 - https://blogs.mediapart.fr/geoffroy-de-lagasnerie/blog/090620/qu-appelle-t-violences-policieres

4 - https://www.liguedh.be/proces-dont-shoot-la-justice-confirme-le-droit-de-diffuser-des-images-non-floutees-de-la-police/

5 - https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/05/29/une-proposition-de-loi-d-eric-ciotti-pour-empecher-de-filmer-les-policiers-suscite-un-tolle_6041155_3224.html