Société

Valentina: une jeune Sarde de la « EU bubble » à Bruxelles

© Vanessa Kabuta

Selon une enquête menée entre novembre 2015 et mai 2016 par le groupe de réflexion ThinkYoung, pas moins de 96% des étudiants et jeunes professionnels expatriés en Belgique sont « satisfaits » de leur expérience dans le pays*. Les raisons qui poussent ces jeunes à venir en Belgique sont diverses : cela peut être dû à une opportunité offerte par leur école ou leur université ou encore une offre de stage ou d'emploi.

Originaire de Sassari dans le Nord de la Sardaigne, Valentina est une jeune trentenaire qui vit à Bruxelles et y travaille depuis une année comme agent contractuel à la Commission Européenne. Celle-ci nous raconte son parcours depuis son départ de l’île en Mer Méditerranée.

Ses motivations, la Belgique n’a pas été son premier choix

« Disons tout de suite que la Belgique n’a pas été mon choix de départ. De septembre à la mi-novembre 2014, je me retrouvais pour la première fois à Bruxelles dans le cadre d’un stage à la Commission Européenne où je travaille actuellement. Ce sont les organisateurs de mon Master en  Innovation Management  en Sardaigne qui ont trouvé cette opportunité pour moi ».

Valentina indique que c’est son « vrai » premier travail. La jeune femme a connu des expériences professionnelles antérieures mais il s’agissait toujours de stages liés à son cursus universitaire en Italie. C’est à partir du stage qu’elle a effectué pendant deux mois et demi dans une institution européenne, que vont naître d’autres opportunités pour Valentina: «  j’ai ensuite été rappelée par la même unité pour travailler comme consultante externe pendant quatre mois… »  

Soutien dans les démarches de recherche d’emploi?

Dans un premier temps, la plupart des jeunes expatriés fraîchement arrivés sur Bruxelles se tournent souvent vers les agences intérimaires où ils y déposent leur CV. Ensuite, ils sont appelés pour un entretien selon les demandes du marché de l’emploi. C’est d’ailleurs ce que Valentina a fait après son stage de 2014. Elle a donc aussi travaillé comme intérimaire.

Valentina signale également l’importance des réseaux de connaissances. Beaucoup de personnes fonctionnent aujourd’hui sur base du  passaparola  (bouche à oreille), et du soutien des amis des amis  qui peuvent vous trouver des opportunités. Selon la jeune Sarde, le réseau de contacts qu’elle s’est créé durant son stage, l’a vraiment aidée dans sa recherche d’emploi.

« Par exemple, si un ami travaille à tel endroit X, il peut t’avertir de l’ouverture de postes vacants et te suggérer d’envoyer ton CV puisqu’ils sont à la recherche de collaborateurs. Parfois c’est ton ancien chef ou maître de stage qui te prévient (…) Ou si par hasard tu vas sur le Groupe Italiens de Bruxelles sur Facebook, à plusieurs reprises tu trouveras sur le mur du Groupe : « un tel arrive dans deux semaines et il doit trouver un job manuel, créatif ou de type administratif. Connaissez-vous quelqu’un ? ».

Valentina est consciente de la chance qu’elle a eue d’avoir trouvé son stage à partir de sa ville  d’origine. Elle évoque le fait que d’autres jeunes italiens choisissent souvent une destination simplement parce qu’ils savent que la situation socioéconomique y est meilleure.

« Beaucoup d’Italiens vont en Allemagne, tout comme les Espagnols et les Grecs car nous sommes tous dans la même barque. Certains y vont même sans connaître l’allemand  et décident sur place de suivre un cours de langue avec les économies qu’ils avaient mises de côté. Ensuite, ils cherchent du travail et commencent parfois dans une pizzeria malgré qu’ils soient diplômés… ».

Qu’est-ce qu’un travail de qualité ?

Au début, nous avons tendance à chercher un travail dans notre domaine de prédilection, mais il nous incombe d’être flexibles, de ne pas avoir de préjugés et de s’ouvrir aux autres offres d’emploi de manière positive. Valentina témoigne bien du fait qu’il est possible de tout de même s’épanouir dans un secteur différent.

« C’est d’ailleurs un peu ce qui m’est arrivé ! Je n’ai pas ce type de background mais en travaillant dans le secteur de la formation, j’ai constaté que ça me plaisait et m’intéressait beaucoup. Donc disons que ça c’est relatif ».

Elle ajoute également que du point de vue psychologique, un travail qui apporte la satisfaction est l’aspect le plus important de la vie professionnelle, et probablement plus qu’un travail lié à son domaine de formation ou au fait d’avoir un salaire très haut.

« Nous passons une grande partie de la journée au bureau ! L’environnement est absolument important parce qu’il peut affecter la vie privée et c’est problématique, si tu ne t’y sens pas bien.

Je vois des personnes qui travaillent depuis plus longtemps que moi et après peu de temps, elles ne sont plus motivées ».

Les difficultés éprouvées pour trouver un travail de qualité

La jeune sarde considère que Bruxelles est une ville qui offre énormément d’opportunités : raison pour laquelle tant de personnes de différents pays viennent s’y installer. Il est vrai que dans son cas particulier, tout a commencé en partant seulement d’un stage où Valentina a eu l’occasion de prouver son savoir-faire.  Selon elle, la « bubble » (bulle) européenne présente pas mal d’offres pour certains types de fonctions administratives, politiques, économiques etc., non seulement au sein des institutions (Commission, Conseil, Parlement,...) mais aussi auprès d’autres organisations, lobbies et ONG.

En revanche, elle se désole de voir que la situation de l’emploi en Italie n’est pas des meilleures pour le moment. Elle rapporte qu’il est difficile d’y trouver un travail de qualité et que bien souvent il faut se contenter d’un emploi bien en dessous de ses qualifications.

« Imagine quelqu’un qui a étudié autant d’années la « laurea triennale », la « laurea specialistica », « master sur master », bref quelqu’un qui a investi  son temps mais aussi son argent. Dans mon cas, je dois beaucoup à mes parents qui m’ont permis d’étudier en Sardaigne mais aussi à Rome ».  

Après avoir réalisé un tel parcours, il est normal de viser quelque chose de plus ou moins proche de ses aspirations sur base des études effectuées. Mais trouver un travail de ce genre est pour le moment difficile en Italie et ceci explique le flux migratoire de jeunes hommes et femmes italiens qui vont à l’étranger.

« Il m’est arrivé de parler avec beaucoup de jeunes italiens installés à l’étranger, pas seulement à Bruxelles mais aussi dans d’autres villes, et à la question : retournerais-tu en Italie ?  90% d’entre eux me disent oui, j’y retournerais de ce pas si la situation était différente. Donc on ne quitte pas car on ne veut pas rester dans notre pays, mais nous partons simplement car il est très difficile d’y  trouver un travail. Si ensuite tu me demandes pourquoi c’est difficile de trouver un travail, il y a des raisons politiques, sociales et culturelles derrière. Nous avons échoué à bien réagir à la crise qui a impliqué plusieurs pays. Certains ont réussi à réagir un peu mieux mais nous n’avons pas réussi. Et donc il est clair que si on ne veut pas se complaire dans cette situation, on fait la valise et on part ! ».

La vie sociale ?

Les nombreuses personnes que Valentina côtoient sont celles avec qui elle travaille à la Commission européenne, mais pas seulement ses collègues directs. Il s’agit de jeunes gens qui ont dû aussi se déplacer pour s’installer et trouver du travail ici en Belgique. Selon l’Italienne, il est difficile de reconstruire un cercle d’amis et de connaissances, comme elle possède déjà dans son pays natal.

« Bruxelles est une ville qui est un peu comme un port de mer dans la mesure où les personnes viennent, y restent 6 mois, et puis s’en vont… Beaucoup d’entre elles viennent seulement pour des stages ou pour deux-trois ans et retournent ensuite dans leur pays d’origine. Donc même les amis que tu as peut-être l’opportunité d’avoir, à un moment donné ils repartent et donc tu te retrouves tous les quelques mois à devoir recommencer à tisser des liens d’amitié ».

Pour Valentina, cette expérience est différente de l’Erasmus où l’on recherche la multiculturalité,  bien qu’elle travaille la plupart du temps avec des personnes provenant de différents pays.

« Durant ton temps libre, tu as envie de te retrouver avec les tiens soit parce que tu veux parler la langue ou tout simplement parler de ton pays d’origine sans pour autant évidemment exclure les belles rencontres et amitiés que tu peux avoir avec des personnes d’autres horizons. A un certain moment, je ressens vraiment le besoin de partager et d’échanger avec d’autres Italiens. Sans différence entre ceux du Nord et du Sud de l’Italie (rires) ».

Du point de vue socioculturel, certaines choses futiles modifient pourtant le style de vie de la jeune sarde : « le fait d’avoir les magasins ouverts jusqu’à 6h. Alors qu’en Italie, ils sont parfois ouverts jusqu’à 9h ». Enfin, Valentina explique que le climat est probablement la chose de laquelle elle souffre le plus car il a beaucoup d’influence sur son état d’esprit. « Rien que de voir le soleil, ça me rend plus heureuse, c’est un des petits efforts que tu dois surmonter peu à peu en tant qu’Italienne (rires) ».

En guise de conclusion, de l’expatriation à la migration économique

Le témoignage de Valentina démontre que les jeunes Italiens ont renoué avec la tradition d’émigration de leurs arrière grands-parents[1]. Mais à la différence des vagues d'émigration du siècle dernier, celle d'aujourd'hui est souvent constituée de personnes qualifiées. Les jeunes européens sont nombreux, diplôme en poche, à quitter leur pays d’origine pour tenter une nouvelle expérience professionnelle dans un autre pays.  

Toutefois, pouvons-nous encore parler d’ « expatriation » dans le cas de certains jeunes européens ?

La plupart du temps, cette tendance au départ se conjugue à la hausse persistante du taux de chômage et aux prévisions d’une récession économique sans fin[2]. Le fossé Nord-Sud creusé par la crise de 2008 est avéré quand on sait que les pays les plus touchés par le chômage sont la Grèce, l’Espagne, Chypre, le Portugal et l’Italie. La pertinence des propos d’Emmanuel Haddad soulève un paradoxe au principe fondamental européen de libre circulation des travailleurs: « ce qui devrait être un choix soupesé et planifié est vécu comme une conséquence subie de la politique d’austérité du gouvernement, plus un exil forcé qu’une aventure mondialisée »[3]. Il est donc peut-être temps de penser à un nouveau modèle social européen…

 


[1] F. LENGLET, « En Italie, le chômage des jeunes fait des ravages », RTL FR, 12 avril 2016, http://www.rtl.fr/actu/conso/en-italie-le-chomage-des-jeunes-fait-des-ravages-7782783063

[2] EUROSTAT, « Le taux de chômage à 9,6% dans la zone euro, à 8,2% dans l’UE28 »,  Communiqué de presse, décembre 2016, http://ec.europa.eu/eurostat/documents/2995521/7844079/3-31012017-CP-FR.pdf/61a771dd-d42e-4e94-801c-958a5644c69c

[3] E. HADDAD, « Les quatre visages de l’émigration espagnole », Slate FR, 24 août 2012, http://www.slate.fr/story/60663/espagne-emigration-crise-evasion-fiscale

* « La Belgique plaît aux expatriés», 7sur7, 15mars 2017, http://www.7sur7.be/7s7/fr/1521/Carriere/article/detail/3105571/2017/03/15/La-Belgique-plait-aux-expatries.dhtml

 

 

Portrait réalisé par Vanessa Kabuta

J'ai toujours eu un grand intérêt pour les questions liées au développement et à la solidarité internationale. Mais je m'intéresse aussi aux thèmes de société (pauvreté, éducation, immigration...) qui concernent la Belgique, en particulier Bruxelles.

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