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La diversité dans les médias, ça ne crève pas l'écran !

Sabri est expert dans le domaine de la représentation des jeunes, de la diversité et de l'homosexualité dans les médias belges francophones. Des centaines d'heures passées devant des écrans de télévision ont débouché sur différentes études pour le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel et pour l'Association des Journalistes Professionnels. Il nous parle des modèles de diversité proposés aux jeunes par les médias.

Des journées entières à regarder de tout et de rien à la télévision et à analyser ce qui se joue sur nos écrans. Certains en rêveraient, d’autres en feraient des cauchemars. Sabri Derinöz a accepté de relever le défi pour le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. Bien qu’il ne soit pas l’initiateur du choix du sujet, il ne s’est pas lancé dans cette recherche par hasard. Il m’explique que son contexte familial l’a probablement conduit à s’intéresser d’un peu plus près à la diversité dans les médias.
 

Les yeux rivés sur les médias bruxellois et wallons

C’est dans un petit local tout au fond d’un couloir, enfermé avec sa collègue, casque audio posé sur la tête, les yeux rivés vers l’écran, que j’ai rencontré Sabri pour la première fois. À cette époque, il était conseiller temporaire auprès du CSA[1], l’autorité administrative indépendante chargée de la régulation du secteur audiovisuel de la Fédération Wallonie Bruxelles.

L’étude sur laquelle travaillait Sabri portait sur la diversité dans les médias audiovisuels de la Fédération Wallonie-Bruxelles. La question de la diversité était abordée, à l’époque, « dans son sens large, sous différents critères tels que l’origine, le genre, l’âge, la catégorie socio-professionnelle, le handicap (in)visible… »  Tout ce qu’il voyait à l’écran était noté dans un tableau. « Tout » signifiait, dans le cadre de cette étude quantitative, décrire tout ce qui concernait la diversité, tels que le genre des protagonistes, leur âge, le genre de la production audiovisuelle, l’heure de diffusion et bien d’autres données encore. Pour quelqu’un qui n’est pas un amateur de TV à la base, Sabri s’est injecté une bonne dose ! Ça ne l’a pas stoppé pour autant, puisqu’il a réalisé par la suite des recherches sur la diversité dans la presse, pour l’Association des Journalistes Professionnels.
 

Place au qualitatif: « Quels sont les différents modèles montrés à un jeune qui regarde la TV ou la radio en 2013 ? »

Suite à son étude sur la diversité dans les médias, certaines associations LGBT+[2] ont interrogé le CSA concernant le fait que les critères liés à la diversités des orientations sexuelles n’avaient pas été repris dans l’analyse quantitative des précédentes études. « C’était une question très légitime parce qu’on avait parlé d’égalité homme/femme et que la question des orientations sexuelles semblait être oubliée. » Suite à cela, « le CSA a pris le parti d’intégrer cette question, non pas par une approche quantitative, comme pour l’étude sur la diversité dans les médias, mais plutôt par une approche qualitative, et de partir sur une recherche à propos de la représentation de l’homosexualité à l’écran» . L’idée était de « prendre en compte le contexte de manière générale, de comprendre non seulement le personnage en tant qu’homosexuel mais aussi la manière dont il interagit avec les autres ». Le contexte social apporte également de la précision à la recherche puisqu’on se trouvait en Belgique, en 2013. Depuis lors, de nouvelles séries et d’autres productions médiatiques sont nées, faisant apparaître plus de personnages LGBT+ (voir l’analyse américaine GLAAD). Grâce à l’étude du CSA, nous avons une idée de la représentation de l’homosexualité proposée aux jeunes adolescents et jeunes adultes de la Fédération Wallonie-Bruxelles puisque celle-ci consistait à analyser les programmes les plus regardés par cette tranche d’âge.

 « L’idée était de voir si les programmes adressés à la jeunesse intégraient des homosexuels et de quelle façon. Car on sait que, d’une manière ou d’une autre, l’interaction sociale qu’on a entre nous est aussi influencée par l’interaction qui passe par les médias. »

Ce ne fut pas une analyse facile à réaliser. « Identifier la personne présentée à l’écran comme une personne homosexuelle est compliqué, car on ne peut considérer cet état de fait qu’à partir du moment où cela a été exprimé clairement. » Par exemple, « si on voit apparaître à l’écran le Premier Ministre et qu’il n’y a aucun commentaire ou information qui dit qu’il est homosexuel», il ne peut pas être identifié comme tel pour la recherche alors qu’il est la première personne politique belge d’ampleur à avoir fait son coming-out[3] public.
 

Quel bilan ?

De cette étude, il n’est pas vraiment sorti de recommandation, mais plutôt des observations nuancées. En fonction de l’année et du genre médiatique de la production audiovisuelle diffusée, il y avait de fortes différences. « Si on regardait un film des années 80, on se retrouvait avec les stéréotypes classiques (homosexuel hyper efféminé, maniéré, sans véritable lien social), qui était présent principalement pour faire rire de la différence ».

Dans les fictions plus récentes, qui ont été analysées en 2013, « on voyait pas mal d’intégration de personnages homosexuels » bien que ce n’était pas toujours fait de manière subtile et nuancée. Les séries américaines et françaises intégraient déjà très souvent au moins un personnage homosexuel ou un couple. Mais Sabri constatait que le couple était souvent très stéréotypé lui aussi, un calque d’un couple hétérosexuel. « La situation était différente des années 80 car on hyper normalisait les personnages pour qu’ils soient acceptés par le public et probablement pour faire avancer la cause à cette époque-là. »

« Bien sûr, il y a toujours un questionnement sur ce que l’on va faire des données récoltées. C’est une étude qui montre une situation donnée et il faut voir ce qu’on en fait. Existe-t-il une possibilité d’action concrète par rapport à ces données pour faire changer les mentalités ? »

Finalement, Sabri déduit de cette étude qu’en 2013 « des productions médiatiques prenaient en compte certaines nuances de l’homosexualité ». Mais, il précise qu’aujourd’hui : « la diversité dans les médias reste un combat quotidien, surtout dans les médias de masse où les représentations ont un impact assez fort sur la population qui la regarde ».
 

Evolution sur les écrans

Depuis 2013, bien des choses ont changé. Les séries comme « Orange is the new Black », « Sense8 » ou des films comme « Moonlight », « la Vie d’Adèle » sont apparus. Ils ont permis de porter à l’écran des personnages LGBT+ qui tiennent parfois un premier rôle ou dont le rôle ne les enferme pas dans les stéréotypes liés à leur orientation sexuelle ou identité de genre (voir dans l’étude du CSA, le stéréotype des années précédentes).

L’étude de Sabri mériterait d’être reconduite afin de voir où nous nous trouvons actuellement. Dépasserons-nous les 4.8% de LGBT+ vus sur les chaînes diffusées aux États-Unis, pourcentage le plus élevé enregistré en 2016 par le GLAAD qui analyse l’inclusion des personnes LGBTQ des États-Unis ? Ces personnages seront-ils libérés de leurs stéréotypes ? En tous les cas, j’attends avec impatience le 24 avril, date à laquelle le CSA sortira son nouveau baromètre sur la diversité. Cette étude incluera également une recherche spécifique sur la place et les représentations des femmes et des hommes dans la communication commerciale.
 

Pour aller plus loin

Étude sur l’homosexualité dans les médias de la Fédération Wallonie-Bruxelles : http://csa.be/system/documents_files/2045/original/SD_20130513_rapport%20final_publ.pdf?1368706822

Études sur l’Égalité/Diversité dans les médias audiovisuels de FWB (CSA) : http://www.csa.be/diversite

Études de la diversité et de l’égalité dans la presse quotidienne belge francophone (AJP) : http://www.ajp.be/telechargements/diversite/diversiteAJP2011.pdf

Article sur les LGBT dans la pop culture : https://dafael.wordpress.com/2017/03/14/lgbt-dans-la-pop-culture-du-cinema-jusquaux-jeux-videos/

Études aux États-Unis sur l’inclusion LBGTQ : https://glaad.org/files/WWAT/WWAT_GLAAD_2016-2017.pdf

 


[1] Pour ceux qui ne le savent pas, c’est grâce au CSA que la quantité de pub doit respecter une certaine durée calculée en fonction de la durée de l’émission, par exemple. C’est aussi vers cet organe que vous pouvez vous référer si vous avez une plainte ou une remarque à propos du secteur audiovisuel (voir les missions du CSA sur leur site).

[2] LGBT+ : Lesbienne, Gays, Bisexuels, Transgenre et plus pouvant également reprendre entre autres, les Queers et Intersexués.

[3] Coming-out : le terme « désigne principalement l'annonce volontaire d'une orientation sexuelle ou d'une identité de genre » (Wikipedia).

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